Analyse complète — Laputa
Contexte, mise en scène et postérité du premier film Ghibli.
Genèse et contexte de production
Sorti en août 1986, Laputa — Le Château dans le Ciel est le tout premier long métrage produit sous le nom officiel du Studio Ghibli, fondé le 15 juin 1985 par Miyazaki, Isao Takahata et le producteur Toshio Suzuki dans la foulée du succès inattendu de Nausicaä de la Vallée du Vent (1984), qui n'était pourtant pas encore officiellement un film Ghibli. Le titre du château volant, "Laputa", est directement emprunté aux Voyages de Gulliver de Jonathan Swift (1726), où une île flottante du même nom abritait déjà une civilisation de savants coupés du monde réel.
Miyazaki puise une part importante de son inspiration visuelle dans l'architecture industrielle galloise, découverte lors d'un séjour au Pays de Galles pendant la grande grève des mineurs de 1984-1985 : les paysages de mines, de terrils et de charbonnages du film reprennent directement cette imagerie de solidarité ouvrière, tout comme la petite ville minière où grandit Pazu, conçue en hommage direct aux communautés galloises que Miyazaki avait rencontrées et admirées pour leur résistance collective face à la fermeture des puits.
Le scénario original de Miyazaki, plus long que le format finalement retenu, a dû être resserré pour tenir dans les contraintes de production du studio naissant, qui ne disposait encore que d'une équipe réduite et de moyens limités comparés aux standards qu'atteindra Ghibli quelques années plus tard.

La ville minière de Pazu, inspirée des paysages industriels du Pays de Galles.
Mise en scène et univers visuel
Le film déploie une esthétique steampunk pionnière pour l'animation japonaise de l'époque : dirigeables massifs, machines volantes bricolées et rafistolées, technologie ancienne oubliée mêlée à une nature reconquérante sur les ruines de Laputa. Les scènes d'action aérienne (poursuites de dirigeables, chutes libres, assauts de la forteresse volante Goliath) sont réglées avec un sens du rythme et de l'espace qui deviendra une signature durable du studio, préfigurant les grandes séquences aériennes de Porco Rosso et du Vent se lève.
Le design du Robot de Laputa, gardien pacifique devenu jardinier de l'île en ruines, s'inspire des illustrations de robots des pulps de science-fiction occidentaux des années 1920-1950 tout en conservant une silhouette étrangement douce et mélancolique — un choix qui tranche avec l'image belliqueuse que le même modèle de robot affiche dans les flashbacks de la destruction de Laputa, soulignant que la même machine peut être outil de mort ou de soin selon celui qui la commande.
La partition de Joe Hisaishi, dans sa première pleine collaboration avec Miyazaki à cette échelle après leur travail sur Nausicaä, alterne motifs héroïques cuivrés pour les scènes d'aventure et mélodies plus mélancoliques et aériennes pour les ruines silencieuses de Laputa — renforçant le sentiment d'un paradis perdu, envahi par la végétation et le chant des oiseaux plutôt que par le bruit des machines.

Le Robot de Laputa, gardien devenu jardinier des ruines envahies par la nature.
Réception et postérité
Bien qu'un succès plus modeste au box-office japonais que les futurs classiques du studio (environ 775 000 entrées, un score honorable mais loin des sommets que Ghibli atteindra dès Kiki puis Princesse Mononoké), Laputa est aujourd'hui unanimement considéré par la critique comme un jalon fondateur de l'animation Ghibli, posant les bases visuelles et thématiques — machines volantes, critique de la technologie martiale, héros populaires et débrouillards — que Miyazaki approfondira dans Porco Rosso et Le Vent se lève.
Le film jouit d'une reconnaissance particulière en France, où sa diffusion précoce en a fait un point d'entrée culte dans l'œuvre de Miyazaki dès les années 1980-1990, contribuant à la popularité durable du studio auprès du public francophone, bien avant que le grand public découvre Princesse Mononoké ou Le Voyage de Chihiro.
Le morceau "Le Château dans le Ciel", theme final chanté du film, reste l'un des titres les plus repris en concert par Hisaishi lui-même, et le film a depuis influencé de nombreuses œuvres steampunk ultérieures, du jeu vidéo au cinéma occidental, qui citent régulièrement Laputa comme référence fondatrice du genre en animation.
Poursuivre la lecture