Analyse complète — Mon Voisin Totoro
Contexte, mise en scène et postérité du film le plus tendre de Miyazaki.
Genèse et contexte de production
Sorti le 16 avril 1988 en double programme avec Le Tombeau des lucioles d'Isao Takahata, Mon Voisin Totoro connaît un succès commercial modeste à sa sortie japonaise, largement éclipsé par le film de Takahata, bien plus âpre. C'est paradoxalement le merchandising qui assurera d'abord la survie financière du jeune Studio Ghibli, notamment via les peluches Totoro produites par Tokuma Shoten, qui deviendront un immense succès durable et une source de revenus stable pour le studio pendant des années, bien avant que le film lui-même ne soit reconnu comme un classique.
Le film s'inspire directement de l'enfance de Miyazaki dans la préfecture de Saitama et de la maladie de sa propre mère, Yoshiko, hospitalisée pendant de longues années pour une tuberculose de la colonne vertébrale — d'où la trame de la mère malade des deux fillettes, hospitalisée dans un lieu jamais nommé mais clairement inspiré des sanatoriums de l'après-guerre. Miyazaki a par ailleurs situé le récit dans la région de Tokorozawa, où il vivait au moment de l'écriture, contribuant à fonder plus tard un mouvement de préservation de la forêt locale, le "Totoro no Furusato Kikin" (Fonds du Foyer Natal de Totoro).
Contrairement à la plupart des productions du studio, le film ne repose sur aucun conflit ni antagoniste : Miyazaki voulait raconter une histoire sans méchant, portée uniquement par l'émerveillement enfantin et la tendresse familiale — un pari commercialement risqué à l'époque, mais qui a fini par faire de Totoro la mascotte officielle du Studio Ghibli, dont la silhouette orne aujourd'hui le générique d'ouverture de chaque film du studio.

La maison familiale et le camphrier séculaire, reconstitués avec un soin quasi documentaire.
Mise en scène et univers visuel
Le film se distingue par son rythme délibérément lent et contemplatif, ponctué de scènes de pur silence où rien ne se passe si ce n'est l'observation du vent dans les feuillages ou de la pluie sur les rizières — une esthétique du ma (l'intervalle, la pause) caractéristique du cinéma japonais, que Miyazaki revendiquait explicitement comme un refus du rythme trépidant imposé par l'animation occidentale de l'époque.
La campagne japonaise des années 1950 est reconstituée avec un soin documentaire, jusqu'aux moindres détails architecturaux de la maison familiale, inspirée de véritables habitations traditionnelles de la région du Kantō. Chaque plan de rizière, de puits ou de sentier de terre battue a fait l'objet de repérages photographiques précis par l'équipe artistique, à contre-courant des décors plus stylisés des productions concurrentes de l'époque.
La partition de Joe Hisaishi, plus légère et enjouée que dans ses collaborations ultérieures avec Miyazaki, accompagne les scènes de jeu des fillettes d'une manière quasi enfantine — la chanson-titre "Tonari no Totoro", devenue une comptine incontournable pour plusieurs générations d'enfants japonais, renforce encore cette identification du spectateur à leur regard émerveillé sur le monde.

Le Chat-Bus, l'une des créations les plus emblématiques et les plus reproduites du studio.
Réception et postérité
Bien qu'il n'ait pas été un immense succès commercial à sa sortie, Mon Voisin Totoro est aujourd'hui considéré comme l'un des films les plus aimés du Studio Ghibli, et Totoro lui-même est devenu le logo officiel du studio dès 1989. Le film a profondément marqué des générations de spectateurs japonais et internationaux par sa représentation sincère et non-sentimentale de l'enfance, sans recourir à un antagoniste ni à un enjeu dramatique artificiel.
En 2010, Totoro a même été désigné "Trésor National Vivant" de manière officieuse par la presse japonaise, et le film continue d'inspirer des adaptations théâtrales, notamment une comédie musicale produite par la Royal Shakespeare Company à Londres en 2022, preuve de la portée universelle atteinte par cette histoire pourtant profondément ancrée dans la ruralité japonaise des années 1950.
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