Analyse complète — Le Vent se Lève

Contexte, mise en scène et postérité du testament cinématographique de Miyazaki.

Genèse et contexte de production

Sorti en juillet 2013, Le Vent se Lève mêle deux sources : la vie réelle de Jiro Horikoshi, l'ingénieur qui a conçu le chasseur Mitsubishi A6M Zero utilisé par l'aviation japonaise durant la Seconde Guerre mondiale, et le roman court Le Vent se lève (Kaze Tachinu, 1936-37) de l'écrivain japonais Tatsuo Hori, dont Miyazaki emprunte l'histoire d'amour tuberculeuse de Naoko — Hori lui-même ayant vécu une expérience similaire auprès de sa fiancée malade. Le titre reprend un vers du poète français Paul Valéry, extrait du Cimetière marin — "Le vent se lève, il faut tenter de vivre" — cité explicitement dans le film et dans le roman de Hori avant lui.

Le projet est d'abord publié en manga dans le magazine Model Graphix à partir de 2009, où Miyazaki tient une rubrique régulière d'illustrations sur l'aéronautique historique depuis des années. Toshio Suzuki, producteur historique du studio, pousse Miyazaki à en tirer un long métrage malgré les réticences initiales du réalisateur, qui juge le sujet — un biopic sans éléments fantastiques, centré sur un concepteur d'armes de guerre — trop éloigné de son registre habituel destiné à un jeune public.

Miyazaki annonce ce film comme son dernier long métrage en tant que réalisateur lors d'une conférence de presse restée célèbre — une retraite depuis revenue sur avec Le Garçon et le Héron en 2023. Le projet est aussi personnellement chargé : le père de Miyazaki, Katsuji, dirigeait une usine de pièces d'avions militaires (Miyazaki Airplane) pendant la guerre, fournissant des éléments pour le Zero lui-même, et le réalisateur a grandi nourri d'une fascination pour l'aviation teintée d'un malaise moral qu'il transpose directement dans le film.

Jiro Horikoshi au travail sur ses plans d'avions

Jiro à la table à dessin, entre rigueur d'ingénieur et rêverie créatrice.

Mise en scène et univers visuel

Le film s'écarte du fantastique habituel de Miyazaki pour un classicisme historique retenu, centré sur les gestes précis du dessin technique, les essais en soufflerie et les vols d'essai parfois catastrophiques — dont celui, spectaculaire et raté, du premier prototype de Jiro, qui se disloque en plein vol devant les officiers de l'armée. Les séquences oniriques, où Jiro dialogue avec l'ingénieur italien Giovanni Battista Caproni dans un ciel imaginaire peuplé d'avions aux formes fantasques, sont les seules échappées vers le merveilleux, contrastant avec le réalisme historique du reste du récit.

Le tremblement de terre de Kantō de 1923 est animé avec un réalisme sismique inhabituel pour le studio : Miyazaki demande à ses animateurs de dessiner le sol lui-même comme une vague liquide plutôt que comme une secousse rigide, donnant à la catastrophe une texture organique et terrifiante rarement vue dans l'animation japonaise grand public. Cette scène, longuement travaillée, ouvre le film sur une note de chaos qui contraste avec la douceur pastorale des scènes amoureuses entre Jiro et Naoko.

Joe Hisaishi compose, pour sa onzième collaboration avec Miyazaki, une partition empreinte de nostalgie européenne — valses, accordéon, cordes chaleureuses — en écho aux origines occidentales de l'aéronautique que Jiro admire et aux modèles allemands et italiens qu'il étudie. Le mélange de tendresse visuelle et de gravité thématique — la beauté des machines volantes indissociable de leur usage guerrier — fait du film l'œuvre la plus adulte et la moins consensuelle de Miyazaki, dépourvue de tout élément merveilleux rassurant pour les plus jeunes spectateurs.

Le tremblement de terre de Kantō, Le Vent se Lève

Le séisme de 1923, animé comme une vague de terre liquide — l'une des séquences les plus techniques du film.

Réception et postérité

Le film suscite une controverse au Japon dès sa sortie, certains commentateurs — notamment des mouvements pacifistes et nationalistes des deux bords — lui reprochant d'esthétiser un ingénieur de l'armement militaire responsable, indirectement, de milliers de morts, d'autres saluant au contraire sa lucidité sur les compromissions de l'art avec l'Histoire et son refus explicite de toute glorification martiale. Miyazaki lui-même, opposé à la révision pacifiste de la Constitution japonaise alors débattue, a dû clarifier publiquement sa position antimilitariste face à ces critiques.

Sélectionné en compétition à la Mostra de Venise 2013, où il reçoit un accueil critique élogieux, puis nommé à l'Oscar du Meilleur Film d'Animation en 2014 (perdu face à La Reine des Neiges), il reste l'un des films les plus discutés et les plus personnels de son auteur — un adieu mélancolique qui interroge frontalement la responsabilité de tout créateur face à l'usage que le monde fait, ensuite, de son œuvre.

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